dimanche 25 octobre 2009

Nuit de vent à Praia



Depuis le décollage de Lisbonne, je guette Madère, ou Ténériffe, mais je ne vois que de l’eau par les trous de la couche nuageuse. Les ombres des nuages sur l’océan dessinent des archipels imaginaires.

Je ne m’étais pas trompé. Le Teide apparaît enfin sur notre droite, magnifique, couronné de neige. En janvier 1999, quand j’ai dû abandonner mon bateau dans la tempête, celle-ci avait provoqué d’abondantes chutes de neige sur Ténériffe, et sur Madère, ce qui est exceptionnel. Cette année, l’enneigement du Teide est bien plus normal.

Je le signale à mes deux voisins espagnols, dont j’épie les conversations depuis un moment. C’est un bon prétexte pour faire connaissance. Gran Canaria doit être sous nos pieds. Plus loin, à l’ouest, au delà de Ténériffe, on aperçoit les trois îles plus petites, La Palma, Hierro, et La Gomera, aux sommets des quelles s’accrochent les nuages.

Mes voisins sont deux professeurs de l’Université de Compostelle. Le plus proche, avec qui je parle le plus, se déclare disciple de Bourdieu. Ils vont régulièrement donner des cours dans une université privée de Praia. Il s’agirait plutôt d’un centre de formation post baccalauréat, car il n’y a pas vraiment d’université au Cap Vert, ce qui provoque un exode des cerveaux.

Pour y remédier, on a jugé plus économique de déplacer les enseignants que les étudiants, solution qui me semble très intelligente. L’accord a été passé avec l’université galicienne car le galicien est très proche du portugais, ce qui facilite l’enseignement. Ayant fait escale en Galice en 1989 lors d’un périple sur un grand trimaran, j’ai adoré cette région et sa langue. Je rêve d’y retourner. Le professeur me donne sa carte et m’invite à lui rendre visite un jour.

Il me propose aussi de profiter du minibus qui viendra les chercher à l’aéroport. Comme je n’ai pas d’escudos pour le taxi, j’accepte. Je ne sais pas non plus où je vais dormir, il me propose donc de voir si leur hôtel me conviendra, ce dont je doute. Il me met aussi en garde contre l’insécurité galopante de Praia.

Quand l’avion commence à descendre, j’espère voir des îles où je n’aurai pas le temps d’aller. Ayant passé de longues heures le nez dans les cartes de l’archipel, et sur des photos aériennes trouvées sur internet, je m’attends à reconnaître assez facilement Sao Vicente et Santo Antao, mais nous passons beaucoup plus à l’est que je le pensais. Soudain je comprends que nous sommes au-dessus de Boavista, dont je reconnais les célèbres champs de dunes, puis le port de Sal Rei, sa baie, son îlot.

Parti de France avec rhume et bronchite, j’ai très mal aux oreilles à chaque atterrissage…

Au loin, dépassant des nuages, je reconnais, comme si je l’avais déjà vu, la silhouette du grand volcan de Fogo à contrejour, la muraille de la caldeira et le cône central. Nous plongeons dans la couche nuageuse. J’espérais apercevoir Maio, mais c’est déjà Santiago, que nous contournons par le sud. Enfin nous virons pour revenir sur Praia, face à l’alizé qui maintenant nous secoue. Volets, trains d’atterrissage, vision fugitive de la baie et du port de Praia, nous touchons terre, nous roulons, et sur la droite de l’avion le paysage est presque martien. Rouge, caillouteux, désertique, battu par le vent…
L’aérogare est petite, mais d’aspect très moderne, sous ses toitures coniques en toile blanche, tenues par des mâts centraux et des haubans. Mais l’atmosphère africaine est bien là. Pas de passerelles fermées. Il faut descendre et marcher sur le tarmac : vent chaud et petite odeur de kérozène dans la fin d’après-midi. Le souvenir me revient de la petite aérogare de Niamey et ses bougainvillées dans les années 60.

Formalités d’entrée, récupération des bagages… C’est un peu long pour les professeurs qui n’avaient pas de visa. Le chauffeur les attendait. Grandes embrassades, il s’empare de leurs bagages et les met sur un chariot. Des porteurs tentent quand même leur chance. L’Afrique d’en bas survit comme elle peut.

La large avenue qui dessert l’aérogare est une ancienne piste pour avions ! Belle sobriété capverdienne ! C’est autant d’asphalte à importer en moins ! Mais on a du y aménager des chicanes, certains conducteurs pouvant être tentés d’essayer le décollage !

L’aéroport de Praia est installé sur un plateau à l’extrémité sud de l’île de Santiago. On aperçoit la ville, toute proche. Sur une crête voisine, je remarque trois grandes éoliennes modernes à trois pales qui tournent dans l’alizé. Est-ce suffisant pour alimenter une ville de cent mille habitants ?

Le chauffeur semble déçu de la reconduction du président Pedro Pires et de son parti le PAICV, héritier du PAIGC d’Amilcar Cabral. J’en profite pour lui demander s’il existe un mouvement ou un parti écologiste. Il semble que non.

Nous traversons des quartiers peu reluisants, maisons grises en parpaings, parfois peintes mais couvertes de poussière rouge, fers à bétons dépassant des toits plats, spectacle de la périphérie de toutes les grandes villes des pays du sud. Les premiers de la classe ne logent pas ici.
Nous arrivons au bord de la mer à Prainha, un nouveau quartier de l’autre côté de la baie, devant l’hôtel Tropico. Un coup d’œil sur les tarifs, et je fuis. À près de cent euro la nuit, ce n’est pas pour moi, je le laisse aux disciples de Bourdieu !

Abusant un peu de la gentillesse du chauffeur, je lui demande de me déposer au centre ville, sur la fameuse place Albuquerque, cœur historique de Praia.

Sac au dos et mon guide à la main, je me dirige vers un premier hôtel. Il n’existe plus. La nuit va tomber, le ciel est très gris pour un mois de février, cœur de la saison sèche. Le vent souffle, je suis fatigué, j’ai hâte de me coucher. Personne ne me connaît, je ne connais personne.

D’hôtel fermé en hôtel complet, je erre dans le très petit centre de cette petite capitale. Au centre culturel français, une dame très aimable m’oriente vers un hôtel introuvable dans la rue voisine.

Il se met à pleuvioter, ce qui est parfaitement anormal en cette saison. Toutes mes lectures capverdiennes sont convoquées ! Je pense à ce petit roman capverdien, « Le testament de Monsieur Napomuceno da Silva Araùjo », de Germano Almeida, qui raconte l’histoire d’un homme qui fit fortune en vendant une cargaison de parapluies la seule année où les îles subirent un déluge. Je pense aussi au titre de cet autre livre capverdien d’Antonio Aurelio Gonçalves, que je lisais à la naissance de mon fils aîné : « Nuit de vent ». C’est exactement ce dans quoi je suis plongé. Vais-je dormir dehors ?
Rues pavées désertes, mal éclairées, trottoirs défoncés, immeubles lépreux, c’est l’Afrique déglinguée, sale, triste… Praia, au premier abord, me fait peur. Tout ce que j’ai lu et entendu sur l’insécurité dans la ville commence à me rendre paranoïaque. J’en regrette presque la chambre à cent euro du Tropico.

Revenu sur la place, je trouve enfin la pension Sol Atlantico, la moins chère de la ville. Je suis passé plusieurs fois devant, mais rien ne l’annonce. Il faut monter un escalier gris, sonner, franchir une grille qu’un préposé morose vient ouvrir… Il n’y a plus de fiches en bristol pour enregistrer les clients. Il passe les anciennes au liquide effaceur pour les réutiliser. Il me propose une chambre minimaliste, mais propre, avec un balcon donnant sur la place. J’accepterais n’importe quoi, je suis épuisé, j’ai très peu dormi ces derniers temps… J’ai faim, et soif, mais aucune envie de ressortir.

Je pense à ce que je ferai demain. Je n’avais pas de projet précis, sauf l’envie de me rendre à Brava. L’île n’étant pas desservie par avion, il faudrait attendre un éventuel bateau à Praia. Mais je n’ai aucune envie de rester ici. Je veux partir au plus vite, ce qui implique de prendre le premier avion pour Fogo, et d’aviser là bas. Fogo étant l’île la plus proche de Brava, j’espère y trouver un bateau…

samedi 24 octobre 2009

Pourquoi ce blog ?



Ce blog vous présente quelques extraits du texte et des illustrations d'un récit de voyage.

En 2006, je suis parti pour un mois aux îles du Cap Vert en solitaire avec mon sac à dos, après avoir fini d'écrire le premier tome de mon premier roman, à paraître en 2010.
( Et présenté ici : http://leblogdemonpremierroman.blogspot.com/2009/10/la-couverture.html )

C'est le récit de ce voyage que je vous propose, en attendant de trouver un éditeur.

Le texte intégral fait une centaine de pages et peut vous être adressé sous la forme d'un fichier PDF, avec les illustrations.

J'y accorde une grande importance aux questions, très liées entre elles, de la dépendance au pétrole et au tourisme de masse, de l'eau, de l'énergie, et du changement climatique, ainsi qu'au poids de la Chine dans un petit pays attachant qui devient un "tigre" de l'Afrique en jouant la carte de la mondialisation libérale.

Si vous êtes intéressé/e, laissez moi un message: voir dans mon profil.

Prologue



Prologue.

Lycéen à Dakar en 1981, je dévorais le gros livre du géographe Pierre Gourou sur l’Afrique. Au chapitre consacré aux îles du Cap Vert, une photo en noir et blanc montrait l’éruption du Pico do Fogo en 1951. Je me suis promis alors, de monter un jour au sommet de ce volcan.

Dakar est bâtie sur la presqu’île du Cap Vert. Les îles, quand vous êtes sur une plage du Sénégal, sont juste en face, à l’ouest, derrière l’horizon, à six cents kilomètres. Dix îles qui, ensemble, représentent à peine la moitié de la Corse.

Pourtant, en 1981, on ne s’y rendait pas très facilement. C’était encore le temps de la révolution et de la légende d’Amilcar Cabral, le fondateur du PAIGC, Parti Africain pour l’Indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert, le héros national assassiné en 1973 à Conakry. Le Cap-Vert, qui venait d’être séparé de la Guinée-Bissau, était une république socialiste, très peu ouverte au tourisme. Il fallait avoir un hôte sur place pour obtenir un visa. Et moi, je devais d’abord passer mon bac.

Malgré cela, la culture capverdienne était accessible aux gens de Dakar. La pauvreté des îles a toujours poussé les capverdiens à émigrer dans le monde entier. Ils étaient nombreux à Dakar, où leur musique était appréciée. Dix ans avant le grand succès de Cesaria Evora, j’avais acheté mes premiers disques et cassettes de Bulimundo, de Cabral & Cabo Verde Show, ou Boy Gé Mendes, dans des boutiques dakaroises.

C’est Bulimundo qui m’a le plus profondément marqué ; les chansons de ce groupe, comme Djâm Brancu Dja, Partida, Bragêru, Hora di Bem, Febri di Funanà, Sofà, Pé di Pedra, Tarrafal, ou Bem di Fora, me donnent encore des frissons dans le dos avec leur basse, et leurs envolées de saxophone, ou de synthétiseur. C’est le son de mes années 79-81, les souvenirs de la mort de Bob Marley, du bac, du permis de conduire, et de l’élection de Mitterrand…

Vingt-cinq ans et quelques péripéties plus tard, je vais faire ce voyage au Cap- Vert. Ma connaissance livresque des îles va enfin être confrontée à la réalité. Depuis des années j’ai lu tout ce que j’ai pu trouver sur le sujet, et presque tout ce qui existe de littérature capverdienne traduite en français. Et j’ai continué à écouter cette musique devenue plus accessible dans le commerce depuis les années 90 et l’ascension de Cesaria Evora.

Je ne vis plus à Dakar, mais à Montpellier. Il y a quelques jours, j’ai envoyé vingt exemplaires du manuscrit de mon premier roman à vingt éditeurs de Paris et d’ailleurs. Pour éviter de passer les prochaines semaines pendu à ma boîte à lettres, je prends l’avion.